Le guide actif et festif de la Martinique

Les Habitations


L'habitation désigne aux Antilles une exploitation caféière ou sucrière. Vestige de l'économie de plantation, elle témoigne d'une époque où la Martinique esclavagiste contribuait grandement aux finances du royaume de France. "Des prisons sans muraille, des manufactures odieuses produisant du tabac, du café, du sucre, et consommant des esclaves." Augustin Cochin, "Histoire de l'abolition de l'esclavage" 1861.

A l'origine du système esclavagiste



Esclave sur une Habitation Au début de la colonisation, les colons ayant obtenu une petite concession se font aider par des "engagés" venus de métropole, pour défricher et mettre en valeur leurs terres. Ils plantent d'abord du pétun (tabac), de l'indigo puis du café. Des cultures qui nécessitent peu de main-d'oeuvre et sont d'un bon rendement. Avec la découverte du procédé de fabrication du sucre, tout change en quelques décennies. Le sucre est à l'époque, le plus rémunérateur de tous les produits d'exportation . Sa production excite toutes les convoitises. Les riches colons, les flibustiers enrichis et même les ordres religieux, appâtés par l'espoir d'énormes profits, se lancent dans l'aventure et construisent des habitations sucrières à tour de bras.

Plus d'une centaine en moins de 30 ans (1660-1690). L'investissement est lourd. L'habitation sucrière ne se contente pas d'exploiter de vastes champs de canne, c'est aussi un véritable établissement pré-industriel, très en avance sur son temps. La canne, une fois coupée, ne supportant pas le transport, tout le processus de production doit être réalisé sur place. Les moulins pour extraire le jus, les chaudières pour cristalliser le sucre, les bâtiments annexes, sont construits au coeur même de la propriété.

Pour cultiver la canne, les habitations ont besoin de bras



L'ennui, c'est qu'il faut des bras pour faire fonctionner le tout. Les "engagés" ne sont pas assez nombreux. Le gouverneur de l'île tente bien d'en faire venir en plus grand nombre de métropole, allant même jusqu'à obtenir que des condamnés ou des mendiants lui soient envoyés, mais les nouveaux arrivants étant loin de suffire à la tâche, il faut bientôt envisager une autre solution. C'est ainsi, que s'inspirant du modèle des plantations espagnoles, les planteurs martiniquais vont faire appel à l'esclavage.

Les premiers esclaves sont achetés à des trafiquants hollandais ou anglais qui pratiquent la traite des noirs et déversent leur cargaisons humaines sur les quais de Saint-Pierre. Mais les planteurs sont toujours loin du compte. la durée de vie d'un esclave dépassant rarement 25 ans, ils doivent s'assurer d'un constant renouvellement. Le royaume de France flairant la bonne affaire autorise et encourage la mise en place d'un circuit de traite entre les côtes d'Afrique et celles de Martinique. Des navires français se mettent à faire la navette, et en moins de 100 ans, plus de 100 000 africains sont déportés sur l'île.

Leur travail, leurs souffrances, leurs morts vont enrichir les planteurs et faire de la Martinique une des plus profitables possessions françaises. Des villes entières de la côte atlantique, de Nantes à Bordeaux leur doivent leur prospérité, et à l'époque de Louis XIV, près de 400 000 personnes vivent en France du commerce avec les Antilles et de la traite des noirs.

1848, Abolition de l'esclavage et faillite de l'économie de plantation



Les habitations qui dominent l'économie martiniquaise des XVII et XVIIIème siècles (500 vers 1750) disparaissent ou se reconvertissent au milieu du XIXème à la suite de l'effondrement des cours du sucre et de l'abolition de l'esclavage (1848). A cette époque, le sucre extrait de la betterave produit en Europe concurrence sérieusement un sucre martiniquais dont le coût de production s'envole avec la disparition de la main-d'oeuvre servile.

Après l'émancipation, les planteurs tentent de sauver leurs exploitations en remplaçant dans les champs de canne leurs anciens esclaves par des "travailleurs libres" qu'ils font venir d'Afrique et d'Asie. Mais malgré la mécanisation, les salaires versés aux nouveaux arrivants renchérissent considérablement les coûts d'exploitation. De nombreuses habitations ferment alors leurs portes, ou se reconvertissent sur un marché plus rémunérateur : le Rhum. Au début du XXème siècle, la Martinique devient premier exportateur mondial de cette boisson, avant qu'un coup terrible vienne de nouveau frapper son économie chancelante : l'éruption du Mont-Pelé en mai 1902.

Sites à visiter

  • Habitation Clément

     François

    Une très belle habitation transformée en musée. La maison de maître, classée monument historique, offre l'occasion unique de s'immerger dans le mode de vie des planteurs du XIXème siècle et de découvrir l'architecture et le mobilier créole d'époque. L'habitation Clément accueille aussi une ancienne distillerie de rhum et ses chais de vieillissement.
  • La Pagerie

     Trois-îlets

    C'est sur cette ancienne habitation sucrière qu'est née Joséphine Rose Tascher première épouse (1796) de Napoléon Bonaparte et future impératrice. Au milieu d'un très beau parc se trouvent les ruines des bâtiments fonctionnels de l'habitation, ainsi qu'un petit musée consacré au souvenir de Joséphine.
  • La Plantation Leyritz

     Basse Pointe

    Dans un parc tropical magnifique, au milieu d'arbres centenaires, la Plantation Leyritz vous invite à une jolie balade à travers le temps. De cette ancienne habitation, une des plus importante de la région, aujourd'hui transformée en complexe hôtelier, il reste outre le site somptueux, la plupart des bâtiments d'époque. La Plantation Leyritz est malheureusement fermée au public.
Situation des esclaves dans les colonies françaises et urgence de leur émancipation

"Depuis le 4 février 1829, jour de mon arrivée aux Antilles, j'ai vu des actes inhumains, j'ai entendu des gémissements, et beaucoup de nègres m'ont raconté leurs douleurs. J'ai reçu leurs confidences à l'insu de leurs maîtres , car la plainte est interdite à ces malheureux qu'on force d'étouffer jusqu'aux soupirs que la douleur comprimée arrache toujours à celui qu'elle torture. Je puis croire que je ne serais pas mieux informé alors même que j'aurais parcouru la colonie en visitant les habitations, recevant un accueil patriarcal des nobles planteurs, et m'asseyant à leur table splendidement servie... J'écris ces lignes au mois de juin 1844. Dans les quatorze ou quinze années que j'ai passées à la Guadeloupe et à la Martinique, j'ai eu connaissance d'un grand nombre de crimes commis sur les esclaves dans ces deux colonies. La plupart de ces crimes ont été accompagnés des circonstances les plus atroces; presque tous ont été commis, commandés ou tolérés par des personnes appartenant à ce qu'on appelle l'aristocratie coloniale. Il en est dont le récit ferait frissonner, et ne trouverait en France que des incrédules, quoique je puisse en indiquer le théâtre, nommer les auteurs ou les complices... Je dirais et je publierais que le colon continue à ne voir dans ses nègres qu'un vil troupeau qu'il possède et qu'il traite comme des bêtes de somme ; que les faits annoncent assez que les maîtres se croient toujours le droit d'user et d'abuser de leurs esclaves, comme d'une chose dont ils n'ont à rendre aucun compte ; et enfin, qu'au moment où j'écris, le mot esclave résume encore dans nos colonies toutes les misères qu'il est possible d'imaginer."

J-B Rouvellat de Cussac, 1845
Le café et le sucre

"Je ne sais pas si le café et le sucre sont nécessaires au bonheur de l'Europe, mais je sais bien que ces deux végétaux ont fait le malheur de deux parties du monde. On a dépeuplé l'Amérique afin d'avoir une terre pour les planter et on a dépeuplé l'Afrique afin d'avoir une nation pour les cultiver."

Bernardin de Saint-Pierre

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