• Coulis sur une plantation de café

Emigration indienne à la Martinique

Un honorable habitant de l'île anglaise de la Trinité (Trinidad) s'est rendu dans les premiers mois de cette année à la Martinique dans le but d'y étudier la situation de l'immigration indienne dans cette colonie. A son retour, il a adressé à M. le Gouverneur de la Trinité un rapport qui contient le résumé de ses observations pendant son séjour à la Martinique.

Extraits d'une lettre envoyée au Gouverneur de Trinidad en 1856

Nous traduisons de ce document les passages suivants qui témoignent hautement des bonnes conditions dans lesquelles se trouve organisée l'immigration indienne à destination de nos Antilles, les mêmes mesures et les mêmes règles étant adoptées, à cet égard, tant à la Guadeloupe qu'à la Martinique.

A son Excellence le contre-amiral Charles Elliot, Monsieur,

Ayant appris que, nonobstant les faibles contingents de travailleurs coulis maintenant expédiés de l'Inde pour les besoins de cette colonie et de celle de Demerari, l'immigration indienne se poursuivait dans les îles françaises de la Martinique et de la Guadeloupe sur une grande échelle et à des conditions très satisfaisantes, je résolus de me rendre dans la première de ces deux colonies, pour m'assurer par moi-même de l'exactitude de ces faits.

J'ai eu l'avantage d'être présenté à M. le comte de Gueydon, ainsi qu'aux chefs de service de son administration. J'ai pu ainsi me procurer, aux sources les plus officielles, les renseignements que je désirais obtenir. On a répondu sur tous les points et avec la plus grande bienveillance à toutes mes questions. On m'a obligeamment fourni, avec beaucoup d'autres renseignements pleins d'intérêts, les plus amples détails sur ce que coûte l'immigration, sur les arrangements pris pour en couvrir les frais, sur les délais et les proportions de l'opération, sur la nature du contrat passé entre le gouvernement métropolitain et la compagnie ou société commerciale qui transporte les coulis de l'Inde à la Martinique, sur la nature de l'engagement passé entre les immigrants et le planteur auquel ils sont assignés à leur arrivée dans la colonie, enfin sur les lois locales et sur les règlements de police qui régissent ces contrats et en assurent l'exécution.

Je dois avouer que j'ai reconnu, non sans regret, que sur presque tous ces points les dispositions prises à la Martinique sont infiniment préférables et supérieures à celles de la Trinité. Aussi, j'ai cru devoir, tant dans mon intérêt que dans celui des habitants de cette colonie, m'efforcer de porter à la connaissance de notre administration locale, aussi bien qu'à celle du Gouvernement métropolitain, les résultats de mes observations sur l'état des choses à la Martinique. On trouvera dans ces détails d'utiles données, à l'aide desquelles les moyens de travail obtenus chez nous de cette source d'immigration, peuvent être rendus plus efficaces, et les frais considérablement réduits.

C'est dans cette pensée que je prends la liberté de soumettre ce qui suit à Votre Excellence. Elle doit être aussi pleinement pénétrée que son noble prédécesseur, j'en ai l'assurance, de la conviction que l'immigration indienne est de la plus haute importance pour la colonie, et elle doit être conséquemment animée du vif désir de la mettre sur un bon pied et de lui donner une base durable et satisfaisante. En vous signalant cette situation, j'ai un autre but : pour tous les points sur lesquels l'infériorité de nos arrangements comparés à ceux de la Martinique peut être corrigée par la législation locale, il est de la compétence de Votre Excellence de les signaler au conseil législatif ; pour ceux, au contraire, qui ne sont point du ressort de la législation locale et auxquels il faut chercher remède ailleurs, il est encore dans vos attributions spéciales d'en informer l'autorité supérieure, et d'appeler sur les améliorations qu'ils nécessitent la sérieuse attention que sont toujours faites pour obtenir du Gouvernement de Sa Majesté les propositions émanant de Votre Excellence.

Voici quelles ont été les efficaces mesures prises à la Martinique pour assurer la loyale exécution du contrat passé entre les planteurs et les immigrants. Je puis dire ici, en ce qui regarde la condition de ces travailleurs, qu'en même temps que j'ai été frappé de l'ordre et du calme avec lequel ils font leur travail sur les habitations, tout ce que j'ai vu autour de moi n'a servi qu'à me convaincre que leur condition était très confortable ; car tous les coulis que j'ai vus m'ont paru être remarquablement bien portants et satisfaits. Les quelques malades que j'ai vus recevaient tous les soins possibles d'une infirmière préposée à cet effet sur chaque habitation.

Pendant toute la durée de mes excursions, je n'ai pas aperçu un seul de ces squelettes ambulants que l'on ne rencontre que trop souvent dans notre île. Je ne puis certainement attribuer l'aspect général de bonne santé que présentent ces gens qu'au caractère paternel de la législation qui les régit.

Immédiatement après son arrivée, le couli est engagé à un planteur pour l'intégralité de ses cinq années de résidence obligatoire à la Martinique, et ces années, aux termes de son contrat, doivent être des années de travail ; elles ne sont tenues pour accomplies que lorsqu'il a travaillé cinq fois trois cent douze jours, nombre qui représente celui des jours ouvrables de l'année. Son salaire est fixé à 12 fr. 50c par mois, et il reçoit à titre de ration 1 livre trois quarts de riz par jour et 2 livres de morue par semaine, avec un peu de sel. Il a deux rechanges par an et reçoit les soins médicaux en cas de maladie. On ne lui paye chaque mois que la moitié de ses gages, et l'autre moitié à la fin de l'année, lorsque son compte sur le grand-livre de l'habitation est balancé. Le nombre de ses jours de travail est porté à son crédit, et l'on en déduit les jours de maladie, d'absence autorisée et ceux de retenue (1). Le compte est soumis au contrôle du juge de paix qui cote et parafe chaque feuillet du journal.

Pour ce qui regarde le mode de répartition des coulis, celui de la Martinique me paraît décidément préférable. Les planteurs adressent leurs demandes comme ils l'entendent. Ces demandes sont transcrites par ordre de date sur un registre tenu par l'agent de l'immigration. A l'arrivée de chaque navire, les coulis sont répartis d'après la date des demandes, sans avoir égard au nombre de travailleurs qu'elles indiquent respectivement.

Après la distribution de chaque chargement, la liste des demandeurs figurant encore sur le registre et le nombre de travailleurs pour lequel ils sont inscrits se publie dans le journal, chacun en ayant ainsi connaissance.

A leur arrivée, les coulis sont débarqués et conduits à un dépôt où l'agent les range en groupe de dix, en ayant grand soin de ne point diviser les familles et les amis.

Il me reste à entretenir Votre Excellence d'un autre point. Il a trait aux conditions faites par le Gouvernement français relativement à la proportion qui doit exister entre le nombre des immigrants embarqués et le tonnage des navires affectés à leur transport. Par le relevé des arrivages de navires importateurs d'immigrants à la Martinique, Votre Excellence verra, en effet, que les trois premiers navires ont porté autant que possible un immigrant par tonneau de jauge, soit, en chiffres exacts, onze cent quatre-vingt-trois (1183) immigrants pour onze cent quatre-vingt-sept (1187) tonneaux, et cependant, pour ces trois navires, la mortalité n'a été que d'un pour cent. Le quatrième bâtiment, l'Arnaud, de 370 tonneaux de registre, a porté trois cent quatre-vingt-un coulis sans avoir un seul cas de mortalité pendant sa traversée.

L'Indien qui, proportionnellement à son tonnage, avait un nombre de coulis inférieur à celui de tous les autres navires, a éprouvé une mortalité de trois et demi pour cent. La différence qui existe entre les règlements des deux pays relativement à la proportion qui doit exister entre le tonnage et le nombre des passagers doit exercer une influence préjudiciable à l'égard de notre colonie.

Sous l'empire de la législation maintenant en vigueur dans les colonies anglaises, l'Agincourt, qui est arrivé ces jours derniers à la Trinité, n'a amené que 350 coulis ; à la Martinique, il aurait pu en introduire 958, et évidemment, d'après l'expérience acquise sur ce point par cette colonie, sans le moindre signe d'un accroissement de mortalité.

Si Votre Excellence maintenant me le permet, je résumerai brièvement les avantages dont jouissent les planteurs de la Martinique comparativement à ceux de notre colonie, en ce qui concerne l'immigration indienne :

1. L'immigration, telle qu'elle est aujourd'hui conduite, en vertu du traité passé entre le ministre de la marine et la compagnie générale maritime, donne toute assurance raisonnable de pouvoir largement suffire à tous les besoins de la colonie ;

2. L'immigration se fait à des conditions infiniment moins onéreuses pour la caisse coloniale. Cinq mille coulis auront été introduits à la Martinique, avant que la subvention due à la métropole soit épuisée, et même alors une taxe annuelle, dont le chiffre s'élèvera à 250.000 francs, suffira pour maintenir l'immigration destinée à cette île au chiffre élevé de deux mille coulis par an, sans que la colonie s'endette d'un seul shilling.

Ici, cependant, nous avons non seulement une lourde dette qu'il nous faudra bien des années pour liquider, mais encore une contribution annuelle (les droits sur le rhum) d'environ 15.000 livres sterling, affectée à l'immigration, tandis que, pour les trois dernières années, 1854,55,56, notre importation annuelle de coulis n'a pas dépassé cinq cent vingt (520), en moyenne.

3. Si à la Martinique le planteur paye sous forme de prime, etc…, quelque chose de plus qu'à la Trinité, toujours est-il qu'il trouve pour son argent une valeur représentative infiniment supérieure dans la sécurité d'un long contrat de cinq ans, en même temps que le taux des salaires y est spécifié de manière qu'à la fin de l'engagement, ce que le planteur a payé en prime, droit d'enregistrement, droit proportionnel et salaires pour le travail, est au-dessous de ce que le planteur de la Trinité a payé pour les gages seulement.

4. Le planteur de la Martinique n'est pas seulement assuré d'un engagement de cinq ans, mais aussi des moyens d'en faire exécuter rigoureusement et à la lettre toutes les stipulations d'après un mode uniforme d'interprétation ; tandis qu'ici on est obligé d'user de rigueur pour obtenir l'exécution de beaucoup de points essentiels dans les contrats, ce qui rencontre beaucoup d'obstacles, ou entraîne plus de perte de temps et de procédure que la chose n'a d'importance , l'interprétation que donne tel magistrat des dispositions de la loi étant souvent fort différente de celle que donne un autre magistrat de ces mêmes dispositions. En outre, le planteur ne peut exercer sur la conduite des travailleurs engagés à son service ce contrôle paternel qui s'est montré si efficace à la Martinique, pour prévenir l'oisiveté et le vagabondage et pour combattre le penchant naturel de l'immigrant indien à la dissipation.

En terminant, qu'il me soit permis de faire remarquer qu'une bonne partie des renseignements obtenus des fonctionnaires publics auxquels je me suis adressé pour ce qui regarde les lois et règlements de police, sortait naturellement du cadre et du principal objet de mon enquête, et m'as mis en possession d'une variété d'utiles et intéressantes informations concernant la sanction des contrats passés entre travailleurs et patrons, ainsi que les mesures adoptées pour la suppression du vagabondage et de la mendicité dans toute la colonie ; mais je ne me crois pas autorisé à importuner Votre Excellence de ces détails dans une communication qui a déjà dépassé les limites que je m'étais proposées. Je prendrai, néanmoins, la liberté de joindre ici une petite brochure contenant les décrets et ordonnances qui régissent tous les engagements de travail passés à la Martinique, et les règlements de police qui en assurent l'exécution.

Ces lois et règlements me paraissent offrir à l'adoption du Gouvernement de cette colonie beaucoup d'utiles suggestions, surtout ceux qui se rapportent à la suppression du vagabondage. J'envoie également à Votre Excellence un de ces petits livres connus sous le nom de " Livret ", que tout serviteur à gages, dont l'engagement n'excède pas un an, employé soit à l'agriculture, soit au service intérieur, est obligé de porter sur lui. En même temps que ce livret assure protection au travailleur industrieux et rangé, dans l'exécution du contrat qu'il a passé, il est reconnu que c'est le frein le plus puissant à opposer à la tendance qu'ont certains travailleurs à abandonner des engagements librement contractés et incontestablement rémunérateurs, pour se livrer à l'oisiveté et aux penchants vicieux qui rendent si irrégulier et si incertain le travail de la population indigène de notre colonie.

J'ai l'honneur d'être, etc.

P.N Bernard.

(1) Par retenue, on entend la perte pour le couli de la paye d'un jour de travail pour chaque jour d'absence non autorisée ou de maladie causée par ses propres excès. Cette peine opère merveilleusement pour réprimer les habitudes d'oisiveté et d'ivrognerie auxquelles se laissent aller tant de coulis dans notre île où nul règlement de ce genre ne les retient.

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