• Femmes indiennes préparant le repas

Notes sur l'immigration indienne en Martinique

Lorsque l'esclavage a été aboli dans nos colonies en 1848, les administrations locales et les colons se sont efforcés d'attirer et de retenir les nouveaux citoyens sur les habitations, mais tous les efforts tentés dans ce but n'ont pas été assez complètement efficaces pour que la production ne cherchât pas à se créer une nouvelle ressource en faisant appel aux forces du dehors...

Texte paru dans la Revue Coloniale de décembre 1856

Les colons ont d'abord pensé que l'introduction de travailleurs amenés d'Europe, d'Asie ou d'Afrique, pouvait atteindre leur but et devenir peut-être un stimulant pour les cultivateurs indigènes émancipés, en contribuant à réhabiliter aux yeux des populations affranchies le travail de la terre, resté si longtemps le partage exclusif de la servitude.

Ainsi, pendant que la Réunion demandait des travailleurs à l'Afrique, à l'Inde, et à la Chine, les Antilles firent quelques essais d'émigration européenne. De 1849 à 1852 environ 1200 engagés furent introduits de France et d'Allemagne à la Guadeloupe et à la Martinique ; mais l'épreuve ne fut pas heureuse et les colons intéressés se prononcèrent bientôt d'une manière très formelle contre l'immigration européenne, toutes les fois qu'elle aurait pour but de procurer des travailleurs autres que quelques chefs laboureurs ou ouvriers d'usine.

Il y avait à la Réunion, en 1848, environ 3000 Indiens ; il y en a aujourd'hui 35000 environ ; quant aux Chinois, la colonie en avait fait venir 1000 ou 1200 avant l'émancipation, mais ils avaient été sans doute mal choisis, et ils n'ont pas réalisé tout ce qu'on attendait d'eux.

Il y a enfin à la Réunion des immigrants africains dont le nombre s'élève aujourd'hui à 9000 environ ; mais c'est une ressource précaire et variable à raison des difficultés dont le recrutement de ces travailleurs est entouré.

Quant à la Guyane, elle a aussi reçu, dans ces derniers temps, plusieurs centaines de noirs enrôlés, en état de liberté, à la côte occidentale d'Afrique. D'autres convois d'immigrants de cette origine y sont attendus.

Le succès de l'immigration indienne à la Réunion fit revenir bientôt les Antilles au désir d'avoir des coulis ; en 1852, une première opération fut faite dans ce but ; elle se continue aujourd'hui.

Naturellement les opérations de cette nature ont été constamment l'objet de la bienveillance toute particulière du gouvernement ; des actes spéciaux, élaborés avec le concours des commissions les plus compétentes, délibérés en conseil d'Etat, ont réglementé avec un soin minutieux toutes les dispositions propres à prévenir et à empêcher le moindre abus. Ces actes prennent l'émigrant à son départ de sa terre natale, le suivent pendant la traversée, à son débarquement dans la colonie, pendant toute la durée de son engagement et lui assurent, à cette époque, son rapatriement gratuit. Cette législation se trouve, d'ailleurs, presque tout entière dans les deux décrets du 13 février 1852 et du 27 mars suivant, qui ont été complétés, pour les détails d'application, par des arrêtés rendus par les gouverneurs des colonies.

Il est permis de constater, dès à présent, que les rapports entre les engagés et les propriétaires ont été, jusqu'à ce jour, tant à la Réunion qu'aux Antilles, généralement satisfaisants ; on n'a eu qu'à se louer du travail des émigrants.

Ce résultat devait nécessairement découler de la stricte observation des dispositions des décrets des 13 février et 27 mars 1852. Toutes les précautions avaient été prises, en effet, dans ces actes, pour sauvegarder les deux intérêts en cause et établir les meilleurs rapports entre les immigrants et leurs engagistes.

Ainsi, la durée de l'engagement est limitée à cinq ans ; le droit au rapatriement, aux frais de la caisse coloniale, est assuré à l'Indien, à l'expiration de cette époque. Si l'émigrant préfère rester dans la colonie, une prime de réengagement équivalente aux frais de son rapatriement personnel lui est garantie. Les navires destinés aux transports des émigrants doivent présenter certaines garanties spéciales d'aménagement et d'espace. Ils sont soumis, au départ, à des visites rigoureuses opérées dans le but de veiller à l'exécution des dispositions suivantes :

D'une part, l'article 19 du décret du 27 mars 1852 exige que les bâtiments destinés au transport des émigrants soient munis d'une chaloupe et de deux canots, indépendamment du canot dit de service ; de pièces à eau en tôle ; de manches à vent et autres appareils propres à assurer la ventilation pendant gros temps ; d'un coffre à médicaments suffisamment pourvu, ainsi que d'une instruction sur l'emploi desdits médicaments ; ces bâtiments doivent avoir un entrepont, soit à demeure, soit provisoire, présentant 5 pieds au moins de hauteur entre barrots.

Lorsqu'ils reçoivent leur nombre réglementaire de passagers (un homme par tonneau), l'entrepont est laissé entièrement libre, sauf les parties ordinairement occupées par le logement du capitaine, des officiers et de l'équipage.

D'autre part, l'article 21 stipule que chaque émigrant aura droit à un emplacement de 1 hectolitre au moins pour son bagage et ses instruments aratoires. Enfin, les fourniture de couchage sont à la charge de l'armement. Elles doivent comprendre une couverture de laine pour chaque individu ; ces objets de couchage doivent être chaque jour exposés à l'air, sur le pont, si le temps le permet, etc.

Un agent du gouvernement veille, aux lieux mêmes du recrutement, aux intérêts des émigrants et préside à la passation des contrats. L'introducteur est obligé de faire entrer dans la composition des convois un huitième de femmes ; un médecin indien suit les émigrants et les accompagne jusqu'au lieu de leur destination.

Tels sont les avantages généraux offerts aux Indiens et les précautions prises pour leur transport dans nos colonies.

A l'arrivée, et pendant leur séjour dans la colonie, les Indiens trouvent une législation non moins protectrice de leurs intérêts et de leur bien-être. Les règlements locaux ont développé à cet égard de la manière la plus avantageuse les principes posés par les décrets des 13 février et 27 mars 1852. Un fonctionnaire dit " commissaire de l'immigration ", a pour mission spéciale de prendre en mains les intérêts des émigrants et de veiller à ce que toutes les clauses de leur contrat soient fidèlement exécutées à leur égard.

A l'arrivée du navire porteur des engagés, il se rend à bord et s'informe si ceux-ci ont été bien traités pendant la traversée. Il veille à ce que, dans la répartition des Indiens, les familles et mêmes ceux qu'unissent des liens d'amitié ne soient pas séparés ; il se rend fréquemment sur les habitations rurales afin de recevoir au besoin les plaintes des coulis et de s'assurer que les propriétaires s'acquittent envers eux de leurs obligations. Dans les localités éloignées, les commissaires de police et les secrétaires des mairies remplacent le commissaire de l'immigration. Ces divers agents ont pour mission de servir d'intermédiaire aux Indiens auprès de l'administration, et d'aller pour eux en justice à fin d'exercice de leurs droits envers leurs engagistes et de recouvrements de leurs salaires ou de leurs parts dans les produits.

Le commissaire de l'immigration assure enfin le versement au Trésor de toutes les sommes que les immigrants indiens veulent envoyer dans l'Inde à leurs familles. Ces sommes sont ensuite payés dans l'Inde aux ayants droit, par les soins de l'administration de Pondichéry.

Des dispositions spéciales ont été prises par les autorités locales en vue du bien-être et de la santé des immigrants. Ainsi, aucun propriétaire n'est admis à contracter un engagement avec des Indiens s'il n'est en état de leur assurer, par sexe et par famille, un logement dont la convenance, au point de vue de la division et de la salubrité, est constatée par le commissaire de l'émigration.

Les vêtements et les outils à fournir, les heures de travail, la nature et la quantité des aliments sont également déterminés par des règlements. Par exemple, l'arrêté du gouverneur de la Guadeloupe, du 16 novembre 1855, porte à ce sujet :

" Art. 2. Le plancher ou le pavé des cases qui seront construites pour le logement des émigrants devra être élevé de 35 centimètres au moins au-dessus du sol environnant.

" Art. 3. Chaque émigrant sera couché sur un lit de camp revêtu d'une couverture ou d'une natte, et aura la jouissance d'un banc en bois.

" Art. 4. A défaut de conventions contraires, la ration quotidienne de chaque émigrant, qui devra être fournie en nature par l'engagiste, ne pourra être au-dessous des quantités ci-après :

- Viande ou poisson salée……………………..225 grammes.
- Riz décortiqué………………………………. 1 litre.
- Sel…………………………………………… 20 grammes.
En cas de maladie, la ration sera déterminée par le médecin.

" Art. 7. A défaut de conventions contraires, les vêtements que l'engagiste devra fournir annuellement à chaque émigrant se composeront : " Pour les hommes ; de 2 chemises, de 2 pantalons et 1 veste en étoffe de coton. " Pour les femmes ; de 2 chemises, de 2 robes et de 2 mouchoirs de têtes en étoffe de coton.

" Art. 10. Les outils et ustensiles que l'engagiste doit fournir à l'émigrant, au moment de son arrivée dans la colonie, sont 1 houe, 1 coutelas ou 1 serpe, 1 panier ."

Le commissaire de l'émigration ou ses délégués poursuivent d'office la résiliation des contrats, si toutes ces conditions de sont pas observées. Il est juste de reconnaître que les propriétaires non seulement accomplissent rigoureusement toutes les obligations qui leurs sont imposées par les règlements, mais, en outre, que les mesures les plus bienveillantes ont été prises par beaucoup d'entre eux en dehors des stipulations de leurs contrats, en faveur de leurs engagés.

Ainsi, plusieurs colons ont libéralement accordé à leurs Indiens des vêtements supplémentaires. Quelques-uns nourrissent leurs engagés de leur table ; des soins médicaux empressés leur sont donnés en cas de maladie. Sur plusieurs habitations, les Indiens ont été amenés peu à peu à abandonner l'usage du " kary " et des autres condiments irritants qu'ils ont coutume de mêler en abondance à leur nourriture. La farine de manioc et des racines du pays leur ont été délivrées en échange du riz, et cette modification de régime à produit sur leur santé les plus heureux résultats. " En général, écrit-on d'une de nos colonies, les Indiens arrivent avec une faible constitution et un sang appauvri ou vicié ; mais, la période d'acclimatation une fois passée, ils voient promptement leur santé s'améliorer ."

Le commissaire de l'émigration de la Guadeloupe écrit de son côté : " On peut remarquer que, sur certaines habitations, les Indiens ont doublé de volume depuis leur arrivée. "

Les coulis se montrent, du reste, généralement reconnaissants envers leurs engagistes des bons traitements dont ils sont l'objet. Tous les rapports constatent que la meilleure intelligence règne sur les habitations, et que les coulis rendent en un travail soutenu les soins qui leur sont donnés.

A la Réunion, l'ordre et l'activité qui règnent dans les campagnes et la sagesse de la législation locale ont été constatés par les visiteurs de l'île voisine.

Des renseignements non moins satisfaisants arrivent de la Martinique et de la Guadeloupe. Voici quelques-uns des détails fournis, à cet égard, par le commissaire d'émigration de l'une de ces colonies :

Rapport du 9 mai 1855. " En général les émigrants sont dans un état de santé satisfaisant ; leur travail est régulier. "

Rapport du 12 juin 1855. " L'état sanitaire est excellent sur toutes les propriétés. J'ai pu le constater par moi-même pendant la tournée que je viens de faire dans cette partie de la colonie. Je dois citer en première ligne, comme modèle de bonne administration et de surveillance suivie, MM. P. C. et D. … Chez ces habitants, les travailleurs Indiens se sont développés d'une manière frappante ; leur travail est soutenu et très régulier ; ils étaient tous au travail. Les rapports qui me sont parvenus de la colonie sont également favorables, il n'y a point de maladies graves. MM. P….D, qui ont des émigrants du dernier convoi en sont tous très satisfaits. "

Rapport juillet 1855. " A l'exception de l'habitation X… que j'ai déjà eu l'honneur de vous signaler, le travail a été satisfaisant partout, et les Indiens se sont montrés dociles."

Rapport août 1855. " L'état sanitaire des immigrants engagés sur les habitations D…, s'est sensiblement amélioré, grâce aux bons soins qu'ils reçoivent. Tous les propriétaires qui ont des Indiens, mêmes ceux qui ont obtenu le moins de travail pendant le mois, continuent à se dire très satisfaits et attendent avec impatience le nouveau convoi annoncé pour la fin de l'année. "

Rapport septembre 1855. " La plupart des maladies auxquelles les Indiens sont le plus sujets, depuis leur introduction dans la colonie, ont pour cause les imprudences de ces immigrants et les condiments irritants qui entrent dans leur nourriture. On pourrait ajouter que les variations de température exercent une grande influence sur des hommes qui sont à peine couverts. Plusieurs habitants ont donc ajouté aux deux rechanges qu'ils doivent une casaque ou une capote de drap. "

Rapport décembre 1855. " L'habitation L… a eu des malades. Dans la pensée que le lieu élevé et trop aéré peut-être où se trouvent les logements des immigrants est pour eux une cause de maladies, M. L…. se dispose à faire construire quelques cases près de sa sucrerie ; l'air y est moins vif et la température beaucoup plus égale. Après avoir consulté plusieurs médecins sur l'efficacité présumée de cette mesure, j'ai invité le gérant de M. L…. à en presser l'exécution.

Les immigrants valides fournissent généralement un travail satisfaisant, et, quant ils reçoivent une bonne direction, ce résultat dépasse de beaucoup ce que les engagistes en attendaient. "

D'après les derniers états de situation il existait dans nos colonies (1855) :

A la Réunion…………………………………………………….35670 Indiens.
A la Martinique…………………………………………………. 1628 Indiens.
A la Guadeloupe…………………………………………………. 741 Indiens.
Plusieurs navires sont en ce moment en route pour ces derniers établissements avec des convois d'immigrants coulis, et leurs opérations doivent continuer en 1856 et en 1857.

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