"A
peine débarqué, on était sur la place
Bertin, véritable promenade plantée d'arbres longeant
la mer. Aussitôt on avait la sensation de se trouver au milieu
d'une cité commerciale à la vie intense, qui
paraissait se ressentir du voisinage de la fièvreuse amérique".
(Notes d'un voyageur. Le Pélerin 20 mai 1902).
Fondation de Fort Saint-Pierre et conquête de la Martinique
1635-1674. (Ou comment Saint-Pierre, repère de flibustiers,
devient capitale des Antilles françaises)
C'est
dans ce contexte que Belain d'Esnambuc débarque en 1635 sur
la côte ouest de la Martinique avec une centaine d'hommes. Quelques
escarmouches ont lieu avec la population de l'île, les Caraïbes,
mais la supériorité de l'armement européen fait
vite la différence. Face aux hommes cuirassés et armés
de fusils, les combattants, nus, équipés d'arc et de
flèches, sont de peu de poids. Et bientôt, des accords
sont passés avec les chefs caraïbes. Ils laissent les
hommes de d'Esnambuc s'installer sur la côte. Cruelle erreur.
Les français consolident aussitôt leur position et édifient
un fortin : Fort Saint-Pierre. En moins de 25 ans, ils prennent le
contrôle total de la Martinique. Les Caraïbes sont d'abord
repoussés vers la Cabesterre (Presqu'île de la Caravelle),
puis exterminés. Leurs derniers combattants se jettent du haut
d'un promontoire : le Tombeau des Caraïbes. Ce suicide collectif
marque la fin d'une époque. Les français sont désormais
seuls sur l'île.
Colons, marchands et flibustiers
donnent naissance à une véritable ville Dés l'arrivée des colons-soldats de d'Esnambuc en
1635, les terres à proximité de Saint-Pierre sont défrichées
et mises en exploitation. On y plante du manioc et des patates pour
la subsistance, du rocou, de l'indigo du cacao et du tabac pour l'exportation.
Une petite agglomération prend naissance autour du fort, et
trois quartiers se forment successivement, chacun au pied de son église:
Les quartiers du Fort, du Centre et du Mouillage. Les marchands français
ou étrangers qui viennent ici, charger leurs cales de produits
exotiques, et les flibustiers qui y amènent leurs prises, assurent
une certaine prospérité à la colonie. Attirés
par une propagande leurs promettant fortune et vie de rêve sous
le soleil, des paysans, des nécessiteux, quelques aventuriers
quittent la métropole et débarquent régulièrement
sur l'île. Un aller simple vers l'enfer. Ces "Engagés",
majoritairement normands ou bretons, sont liés à leurs
maîtres par un contrat de trois ans. A son expiration, promesse
leurs est faîte de pouvoir à leur tour défricher
et créer leurs propres exploitations. Mais peu nombreux sont
ceux qui y arrivent, décimés par un travail harassant
sous un climat auquel ils résistent mal. L'hémorragie
de population est telle, que pour maintenir suffisamment de colons
sur l'île, la royauté décide bientôt d'envoyer
outremer "Tous ceux qui désirent y aller volontairement...
comme aussi, tous mendiants valides et vagabonds de tous sexes et
âges forcés par emprisonnement". C'est cette population
bigarrée d'aventuriers, et de pauvres ères tombants
comme des mouches, qui donne naissance à Saint-Pierre.
Saint-Pierre, coeur économique de l'île et port
négrier Leurs
efforts ne sont pas vains. En quelques années, sous la direction
du gouverneur Jacques Du Parquet, l'économie de la Martinique
se développe. Ses produits s'exportent sans difficultés
vers la métropole ou vers les colonies anglaises et hollandaises
avoisinantes. Devenu seigneur propriétaire de l'île en
1650, lors de la faillite de la Compagnie de Saint-Christophe, Du
Parquet favorise l'établissement des hollandais et des juifs
qui fuient l'avancée portugaise au Brésil. Ce geste
apparement anodin façonne l'histoire de la Martinique pour
quelques siècles. Il est à l'origine d'une équation
diabolique mélant richesses, déportation et esclavage.
Dans leurs bagages, les nouveaux arrivants ont un savoir : la production
du sucre; la denrée coloniale la plus rémunératrice
de tous les produits exotiques importés en Europe. La fortune
sourit aux planteurs, aux négociants, et aux armateurs. L'enfer
commence pour des milliers d'africains. La culture de la canne à
sucre est éxigeante en main-d'oeuvre. Les colons n'y suffisent
pas, et bientôt, des navires négriers de plus en plus
nombreux viennent débarquer leurs cargaisons d'esclaves sur
les quais de Saint-Pierre.
Avant que Colbert n'impose
le système de l'Exclusif en 1664, Saint-Pierre est une ville
rebelle plus ancrée dans l'espace économique hollandais
et caraïbe, que tournée vers la métropole Les débuts de l'exploitation de la canne à sucre
contribue au développement d'une économie déjà
prospére. Le trafic du port de Saint-Pierre s'intensifie. Des
cargaisons de sucre, de colorants et de tabac partent à destination
des colonies voisines et des Pays-Bas, quelques-unes vers la métropole.
Jean-Baptiste Colbert, ministre de Louis XIV, est sensible au paradoxe
: Les richesses produites par la Martinique, colonie française,
profite plus aux flamands qu'au royaume de France. Le sucre, par exemple,
chargé à Saint-Pierre, transite sur des bateaux hollandais
à destination des ports de Flessingue ou d'Amsterdam, puis
est raffiné sur place, avant d'être revendu à
Paris. Colbert réagit. Adepte des thèses mercantilistes,
il sait que la puissance politique d'un Etat dépend étroitement
de sa prospérité. Sous son influence la stratégie
coloniale du royaume évolue. De politique (lutte contre les
autres nations européennes), elle devient essentiellement économique.
L'objectif est désormais d'accroître le commerce extérieur
de la France, en rentabilisant au maximum ses possessions d'outremer.
A cette fin, Colbert édicte, à partir de 1664, une série
de mesures. D'abord encourager l'activité marchande par la
création de deux nouvelles compagnies de commerce à
capitaux privés (Compagnies des Indes Orientales & Indes
Occidentales). Ensuite, assurer la sécurité des routes
commerciales en reconstituant une flotte de guerre (anéantie
sous Mazarin, la Royale compte 10 vaisseaux en 1660, 130 en 1685),
et en créant des ports et des arsenaux (Vauban construit ceux
de Brest, Toulon, Dunkerque, Rochefort...). Enfin, imposer un strict
monopole commercial, en réservant aux compagnies l'exclusivité
du commerce avec les colonies. Aussi bien à l'import qu'à
l'export. Les colonies doivent être profitables dans les deux
sens. A Saint-Pierre, c'est la consternation. Loins de métropole,
et n'ayant jusqu'à présent compter que sur eux-mêmes,
les colons voient d'un mauvais oeil cette soudaine main-mise sur le
fruit de leur travail. Epris de liberté, ils font la sourde
oreille aux nouvelles directives, et continuent allègrement
à trafiquer avec qui bon leur semble. L'insoumission est telle,
que Colbert est contraint d'envoyer une flotte de combat rétablir
l'ordre sur l'île et imposer par la force le "Système
de l'Exclusif".
Fondation
de Fort Saint-Pierre et conquête de la Martinique 1635-1674.
(Ou comment Saint-Pierre, repère de flibustiers, devient
capitale des Antilles françaises).
"Dans ce centre d'affaires qu'était Saint-Pierre,
on ne rencontrait que magasins, bureaux, boutiques perpétuellement
encombrés d'allants et venants. Les magasins de Saint-Pierre
étaient de véritables bazars où l'on vendait
un peu de tout, depuis les objets les plus usuels et des denrées
les plus communes jusqu'aux objets de luxe les plus recherchés...
C'était là que l'île entière venait
se ravitailler.
Saint-Pierre était, au point de vue du progrés,
fort bien outillé et n'avait rien à envier aux
grandes cités modernes. Magasins et maisons particulières
étaient éclairés à l'électricité
et pourvus du téléphone; l'eau coulait abondamment
dans les rues, et il n'est pas jusqu'à un petit tramway
qui avait été installé pour désservir
les quartiers éloignés de la ville.
Toute une partie de Saint-Pierre était occupée
par d'importantes rhumeries. J'en ai visité quelques-unes.
C'étaient de vastes installations d'un outillage mécanique
perfectionné et aptes à donner les meilleurs rendements."
Journal "Le Pélerin" Mai 1902.
Les Bals de Saint-Pierre :
"A Saint-Pierre, les bals publics commencaient aussitôt
après les fêtes ascétiques du Carême.
Dès le dimanche de Pâques, s'ouvraient les bastringues
de la ville. Les clarinettes et les trombones jetaient partout
au vent, leurs notes claires et joyeuses. Elles invitaient les
Pierrotins à oublier leurs petites miséres dans
les temples de Terpsichore. C'est qu'ils raffolaient de la danse,
mes chers compatriotes. Aussi, nombreux se comptaient les établissements
où l'on chahutait le samedi, de 9 heures du soir à
5 heures du matin."
Salvina, "Saint-Pierre : La Venise tropicale (1870-1902)"
Une bourgeoisie richissime :
"La fortune entière de l'île s'y trouvait
entassée. On aurait peine à croire, entre autre
nombreux détails, quelle prodigieuse quantité
s'y était accumulée de matières d'or et
d'argent, de pierres précieuses, de meubles anciens,
de vaisselle plate et de bijoux...Et ce n'étaient là,
bien entendu, que les moindres éléments de la
richesse de Saint-Pierre, dont l'importance réelle provenait
de son commerce maritime."