| Lettres
envoyées à leurs proches par des pierrotins début
mai 1902
Voici quelques lettres emportées par le Saint-Germain, dernier
paquebot à avoir quitté la Martinique avant l'éruption
du Mont-Pelée :
Lettre d'une jeune fille. Saint-Pierre, le 3 mai 1902.
"Grand émoi général : nous sommes sous
la cendre depuis cette nuit. Les détonations qui ont commencé,
sourdement d'abord, s'accentuent depuis minuit. Le volcan fume de
plus en plus ; on dirait un immense incendie, quelques-uns même
ont vu les flammes. Cette nuit, le spectacle était beau,
paraît-il, je regrette de n'en avoir pas joui ; ce n'est que
ce matin, à une heure et demie, qu'attirée par l'odeur
de soufre, je me suis approchée de la fenêtre. Malgré
l'obscurité, je me suis rendu compte que la cendre avait
tout envahi ; l'intérieur des appartements, les draps des
lits en étaient couverts.
Les habitants des hauteurs ont une frousse terrible, ils fuient
avec un entrain admirable. Il parait que cette nuit, les prêchotins
(habitants du Prêcheur), sont venus en grand nombre demander
l'asile à l'église du Fort, à Saint-Pierre.
Le lycée et le collège ont donné congé
ce matin ; il parait que de nombreux parents ont fait réclamer
leurs enfants. Toutes les familles qui étaient à la
campagne regagnent la ville pêle-mêle. La ville est
d'une tristesse sans égale, revêtue ainsi de cet immense
manteau gris ; tout est uniforme, les rues, nos maisons, les arbres,
les chevaux, les voitures, nos vêtements, tout est poudré
à blanc. Si cela augmente encore, nous ne pourrons peut-être
plus respirer.
On dit que le quartier du Prêcheur n'est pas habitable. On
parle déjà de mortalité, mais il faut tenir
compte de l'exagération et de la peur surtout qui grossit
tout. Je suis d'un calme qui m'étonne, j'attends tranquillement
les évènements, ennuyée seulement par cette
poussière qui pénètre partout, quoique tout
soit fermé. Bien des gens sont affolés ; autour de
nous on est assez calme ; maman pas inquiète du tout. Edith
seule se préoccupe jusqu'à présent. Si la mort
nous attend, nous filerons tous en nombreuse compagnie. Sera-ce
par le feu ou par asphyxie ? Il en sera ce que Dieu voudra. Vous
aurez notre dernière pensée.
Donne de nos nouvelles à Robert ; dis-lui que nous sommes
encore de ce monde ; cela ne sera peut-être plus exact quand
ma lettre t'arrivera."
Lettre de monsieur Roger Portel à son frère. Saint-Pierre,
le 3 mai 1902.
"Je me réveille ; il est cinq heures et demie. Les rues,
les maisons sont couvertes d'une couche de cendre grisâtre
semblable au ciment de Portland. La montagne Pelée, qui s'était
réveillée depuis huit jours de son long sommeil d'un
demi-siècle, paraît environnée d'une fumée
très noire. Saint-Pierre, spectacle inconnue aux natifs,
est une ville saupoudrée d'une neige grise. Je dis à
mes connaissances : Tenez ! voici un effet de neige. C'est un paysage
d'hiver moins le froid.
Sur le chemin de la Rivière Blanche, je ne peux pousser au-delà
de l'Ex-Voto ; une pluie de poussière m'aveugle, me pénètre
dans les narines ; et, dans ce brouillard peu naturel, on ne distingue
pas un homme à 30 mètres, à sept heures du
matin. Les habitants de la Montagne Guirlande, du Prêcheur,
de la Grande Savane, de l'Anse Céron... abandonnent leurs
maisons, leurs villas, leurs cottages, leurs cases, leurs paillotes
et fuient vers la ville.
C'est une déroute de gens effrayés, pêle-mêle
bizarre de femmes, d'enfants, pieds nus, de paysannes aux petites
nattes poudrées à leur insu comme les marquises du
XVIIIème siècle, de grands gaillards noirs pliés
sous les matelas nécessaires pour la nuit prochaine, tandis
que de bonnes vieilles, aux fenêtres, marmonnent d'interminables
prières.
Il y avait, vers dix heures, 3 centimètres de cendre dans
les rues du Fort. Les magasins sont fermés. Les écoles
ont été licenciées. Le Gouverneur, M. Mouttet,
est descendu de Fort-de-France par le Rubis. Les rues sont mornes
; les pavés ne résonnent plus sous les talons hâtifs
des gens affairés. On dirait qu'un pavé de bois a
été brusquement mis à la place des pierres
de nos trottoirs.
Midi, le journal Les Colonies vient d'ouvrir une souscription pour
les habitants de la Montagne Pelée et du Prêcheur.
Les pompiers, grâce aux bouches d'incendie de nos principales
voies, inondent les rues. Dans les hauts quartiers et dans les ruelles,
un agent de police, accompagné d'un homme agitant une cloche,
ordonne l'arrosage.
Je suis oppressé et le nez me brûle. Allons-nous tous
mourir asphyxiés ? Les prêtres ont fait ouvrir les
églises, la nuit dernière, et tandis que le volcan,
par ses deux cratères, lançait une colonne de feu,
les fidèles priaient, se confessaient, communiaient, écoutaient
les exhortations de leurs pasteurs, inquiets parmi les grondements
du volcan.
Du débarcadère du Gouvernement à la place Bertin,
on n'aperçoit pas le haut de la rue Isambert, le lit de la
Roxelane, le coteau du Collège des Pères du Saint-Esprit.
De l'école du Mouillage, au delà des clochetons de
la cathédrale, une épaisse couche de fumée
rend invisible la masse même du Morne-Abel.
Que nous réserve demain ? Une coulée de laves ? Une
pluie de pierres ? Un jet de gaz asphyxiant ? Quelques cataclysme
de submersion ? Nul ne le sait. L'excursion que nous avions organisée
pour demain avec le concours de la Société de Gymnastique
est renvoyée à une date ultérieure.
Je t'embrasse, mon cher frère, et je te donnerai ma dernière
pensée si je dois mourir. Ne te désole pas trop pour
nous.
Roger Portel
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| Saint-Pierre
avant l'éruption. |
Découverte
de la ville de Saint-Pierre avant le 8 mai 1902, à travers
une série de cartes postales anciennes, et de gravures. |
| Saint-Pierre
après l'éruption. |
Découverte
de la ville de Saint-Pierre après le 8 mai 1902, à
travers une série de cartes postales anciennes, et de
gravures. |
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