| Témoignage
de M. Ellery Scott, officier du Roraïma, navire au mouillage
devant Saint-Pierre au moment de l'éruption
"Le jour commençait à peine, lorsque le 8 mai,
au matin, la Martinique fut signalée. Nous venions de traverser
un orage, et il était environ six heures lorsque nous jetâmes
l'ancre en vue du débarcadère de la place Bertin.
Quand l'agent vint à bord avec les chalands et les gabariers
, il nous dit que la montagne Pelée faisait des siennes depuis
le samedi et que jusque dans Saint-Pierre il était tombé
une forte pluie de cendres chaudes. Cependant le volcan paraissait
apaisé, et les gabariers se mirent vaillamment au travail.
Il y avait à l'ancre à côté de nous,
dans la rade, environ dix-huit vapeurs ou caboteurs, dont l'un était
un navire français du port de Nantes, le Tamaya, capitaine
Moritz ou Maurice, sans compter quatre grands voiliers. Le steamer
anglais Roddam était mouillé tout près de nous.
Il se produisit alors un singulier phénomène, comme
une sorte de trépidation de l'atmosphère, et j'eus
la sensation d'avoir été bousculé par une main
invisible. Immédiatement, quelqu'un s'écria auprès
de moi : Grand Dieu ! regardez. Il avait les yeux fixés sur
la montagne Pelée, et les regards de tous prirent la même
direction. Ce que je vis, je suis impuissant à le décrire,
mais ma première pensée fut que c'était la
fin du monde. On aurait dit que tout ce qu'il y a de dynamite dans
l'univers venait de faire sauter la montagne.
Une immense colonne de flammes s'éleva droit dans l'air,
puis, s'élargissant, sembla crouler sur nous du haut du ciel.
Je courus alors, avec notre second, Moxley, et quelques hommes vers
la pointe d'avant pour essayer de lever l'ancre. En passant, j'entendis
le capitaine donner des ordres, et je vis Mac Fear, le mécanicien,
descendre précipitamment dans l'entrepont.
Au moment où nous nous arrivions à l'avant, la terrible
trombe était sur nous. Une véritable avalanche de
pierres incandescentes, de fange bouillante et de gouttes de feu
s'abattit sur le bâtiment comme une volée de mitraille.
En même temps, on aurait dit que toute l'eau du port se ramassait
en bloc, avec un fracas épouvantable, pour se ruer à
l'assaut des navires, qui soulevés par l'énorme vague,
semblèrent capoter et couler à pic.
Quand le raz de marée atteignit le Roraïma, ce fut un
effroyable coup de tangage, et tout fut rasé sur le pont
: les mâts, les cheminées, les embarcations, tout.
Il y avait une manche à air à ma portée : je
m'y accrochai de toutes mes forces, ce qui faillit me coûter
la vie, car la force du flot fit entrer mon corps dans l'orifice.
Deux gabariers me dégagèrent et m'entraînèrent
dans l'entrepont. Je restai là quelques instants, à
moitié évanoui, pendant que les projectiles et le
feu faisaient rage au-dessus de moi.
De temps en temps, un matelot carbonisé dégringolait,
avec des hurlements atroces, à travers l'écoutille
et expirait en bas : je fus bientôt enseveli sous un monceau
de cadavres. Quelqu'un pourtant m'ayant relevé, je remontai
sur le pont et je me mis à essayer de sauver les blessés
qui étaient tous étendus çà et là
sous la boue et les pierres incandescentes qui continuaient de pleuvoir.
Pendant que j'étais à cette besogne, le capitaine
Muggah parut : je ne le reconnus qu'à ses vêtements
qui fumaient, car son visage, entièrement brûlé,
était méconnaissable.
Amène tout, cria-t-il. Il fut impossible d'obéir à
cet ordre, car, après avoir échappé au raz
de marée, le navire avait été troué
comme une écumoire par la pluie de feu. Je n'ai plus revu
le capitaine depuis, mais un gabarier m'a dit qu'il avait sauté
par dessus bord, s'était réfugié sur un radeau
qu'on avait improvisé en toute hâte, et qu'il y était
mort presque aussitôt.
Pendant ce temps, la mer continuait de rouler de formidables lames
de fond, la montagne Pelée ne cessait de mugir, et de prodigieuses
secousses ébranlaient l'atmosphère. Du côté
de Saint-Pierre, le spectacle était terrifiant. La ville
avait disparu, et à sa place on n'apercevait plus qu'une
immense traînée de poussière grise, de flamme
et de fumée. Tout autour de nous, les navire qui n'avaient
pas coulé flambaient et toute la rade était couverte
de cadavres flottant isolément ou par groupes.
Quelques heures plus tard, je ne sauris dire au juste combien, vers
trois heures de l'après-midi, d'après ce qu'on m'a
raconté, le navire français Suchet put nous accoster
: c'est ainsi que j'ai été sauvé avec seize
autres personnes, toutes plus mortes que vives. On nous conduisit
à Fort-de-France, où nous avons été
recueillis à l'hôpital."
|
| Saint-Pierre
avant l'éruption. |
Découverte
de la ville de Saint-Pierre avant le 8 mai 1902, à travers
une série de cartes postales anciennes, et de gravures. |
| Saint-Pierre
après l'éruption. |
Découverte
de la ville de Saint-Pierre après le 8 mai 1902, à
travers une série de cartes postales anciennes, et de
gravures. |
|