...De sorte que cette terreur
panique fit fuire les assiégés et les assiégeants
chacun de son côté et laissa le fort en la possession
d'un Suisse qui, s'étant enivré le soir, dormait tranquillement
et n'entendit rien de tout ce tintamarre...
L'épisode
comique de la "Victoire du Rhum" raconté par le Père
Jean-Baptiste Labat dans Voyages aux Iles 1693-1705.
Quand l'amiral de Hollande Ruyter vint attaquer la Martinique en 1674,
cette motte de terre, qu'on appelait déjà le Fort-Royal,
n'avait pour toute fortification qu'un double rang de palissades qui
la fermait par le bas, avec une autre rang sur la hauteur, et deux
batteries à barbette, une sur la pointe pour défendre
l'entrée du port, qu'on appelle le Carénage, et l'autre
du côté de la rade. Le terrain où est à
présent la ville était un marais. Il y avait seulement
quelques mauvaises cases ou maisons de roseaux sur le bord de la mer,
qui servaient de magasins à marchandises quand les vaisseaux
étaient dans le carénage pendant la saison des ouragans.
Ces magasins étaient remplis de vin et d'eau de vie quand Ruyter
fit descendre ses troupes ; les soldats, ne trouvant aucune résistance,
se mirent à les piller et, découvrant les liqueurs,
ils en burent de telle manière qu'ils n'étaient plus
en état de se tenir sur leurs pieds lorsque le commandant les
voulut mener à l'assaut.
Par bonheur il y avait dans le Carénage une flûte de
Saint-Malo de vingt-deux pièces de canon et un vaisseau de
quarante-quatre, qui était commandé par M. le marquis
d'Amblimont. Ces deux navires firent un si admirable feu de leur canon
chargé à cartouche sur ces ivrognes, qui tombaient à
chaque pas qu'ils voulaient faire pour aller à l'assaut, qu'ils
en tuèrent plus de neuf cents.
Ruyter, qui vint à terre sur le soir après avoir passé
toute la journée à canonner le rocher, fut étonné
de voir plus de quinze cents de ses gens morts ou blessés ;
il résolut de quitter cette funeste entreprise et de faire
embarquer le reste de son monde pendant la nuit.
Dans ce même temps, M. de Sainte-Marthe, qui était gouverneur
de l'île, assembla son conseil et résolut d'abandonner
le fort après avoir encloué le canon, attendu que celui
des ennemis ayant brisé la plupart des palissades et abattu
une grande partie des retranchements, il était à craindre
que les habitants ne fussent forcés, si les ennemis venaient
à l'assaut, quand ils auraient cuvé leur vin. Cette
résolution ne put être exécutée avec tant
de silence que les Hollandais n'entendissent le bruit qui se faisait
dans le fort. Ils prirent ce bruit pour le prélude d'une sortie
qui leur aurait été funeste dans l'état où
ils étaient, une partie s'étant déjà rembarquée,
de sorte que l'épouvante se mit parmi eux ; ils se pressèrent
de s'embarquer et le firent avec tant de précipitation et de
désordre qu'ils abandonnèrent leurs blessés,
tous leurs attirails qu'ils avaient mis à terre, et une partie
de leurs armes, pendant que les Français, épouvantés
aussi par le bruit qu'ils entendaient, qu'ils prenaient pour la marche
des ennemis qui venaient à l'assaut, se pressaient d'une manière
extraordinaire pour s'embarquer dans leurs canots.
De sorte que cette terreur panique fit fuire les assiégés
et les assiégeants chacun de son côté et laissa
le fort en la possession d'un Suisse qui, s'étant enivré
le soir, dormait tranquillement et n'entendit rien de tout ce tintamarre
; il fut fort étonné quand à son réveil,
sur les six heures du matin, il se vit possesseur de la forteresse,
sans amis et sans ennemis.
Documents
L'épisode comique de la "Victoire du Rhum"
raconté par le Père Jean-Baptiste Labat dans Voyages
aux Iles 1693-1705.
Voyages aux Iles (Chronique aventureuse des
Caraïbes 1693-1705) de Jean-Baptiste Labat.
Disponible chez Phébus dans l'édition établie
et présentée par Michel Le Bris.