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main-d'œuvre étrangère dans nos colonies : l'Immigration
indienne . (Texte paru dans la Quinzaine Coloniale 10 mars 1902)
L'immigration indienne a été permise à la
Guyane de 1861 à 1877, à la Réunion jusqu'en
1882 ; elle n'a été suspendue à la Guadeloupe
et à la Martinique qu'en 1887. La convention du 1er juillet
1861 passée entre la France et l'Angleterre laissait au vice-roi
de l'Inde la faculté d'interdire dans une ou toutes nos colonies
le recrutement, s'il jugeait insuffisante la protection qu'on assurait
aux travailleurs hindous.
La Guyane s'est vue privée de son droit sous le prétexte
que ses mines étaient mortelles à l'immigrant ; la
Réunion, à cause du mauvais état de quelques
convois de rapatriés et de la prétention inattendue
du gouvernement anglo-indien d'exiger que les frais de transport
des hommes à travers l'Inde et jusqu'au village où
ils avaient été recrutés, fussent supportés
par la colonie.
La suppression de l'immigration à la Réunion a été
le résultat d'un échange de vues incomplet. Le consul
britannique de Pondichéry se plaignait qu'on lui remît,
avec la charge de les transporter dans leurs districts, des travailleurs
qui avaient passés plus de cinq années dans notre
colonie et qui en revenaient la plupart sans pécule. La réponse
du gouverneur de l'Inde française qui objectait que la Convention
de 1861 n'avait prévu aucune dépense de cette nature,
ne parut pas concluante auprès des autorités anglaises.
Si la Réunion avait été consulté, elle
n'eût certainement pas marchandé la dépense
qu'on exigeait d'elle. Elle apprit brusquement qu'elle était
exclue du bénéfice de la convention. L'annonce de
la décision du vice-roi fut faite à la Chambre des
Communes par Sir Charles Dilke, sous-secrétaire d'Etat du
ministère Gladstone, répondant le 10 mai 1882 à
une question de M. Campbell.
Quelques convois d'immigrants furent encore expédiés
aux Antilles. La Martinique supprima de son budget les dépenses
d'immigration en 1884. Mais ce ne fut qu'en 1887 que les effets
de la Convention de 1861 cessèrent. Cette convention n'a
pas été dénoncée, elle subsiste. Le
vice-roi peut lever pour n'importe quelle colonie française
la prohibition dont toutes sont actuellement frappées. C'est
ainsi que l'immigration a pu être reprise récemment
dans les possessions britanniques où elle avait été
supprimée en même temps que dans les nôtres.
Il faut juger sainement le caractère de ces divers "
acts " de prohibition. La question d l'immigration n'a pas
été soulevée au conseil du vice-roi à
l'occasion de nos seules colonies ; il est intéressant de
parcourir la discussion beaucoup plus longue qui se produisit alors.
Elle ne nous visait pas directement, ni les colonies anglaises qui
se trouvaient en jeu. Il ne s'est agi que de l'intérêt
même de l'Inde : quel profit retire-t-elle de la saignée
qui lui est faite ? Quelle somme de capitaux rapportent les immigrants
rapatriés ? L'accroissement de la population et son état
misérable suffisent-ils pour priver la péninsule où
la terre s'offre encore abondante, d'une main-d'œuvre toujours
précieuse, source de richesses et d'impôts ? Telle
fut la question, que le Conseil Législatif de Calcutta trancha
dans le sens d'une prohibition dans laquelle se trouvèrent
englobées l'île Maurice et les colonies anglaises de
l'Amérique. Ceylan, Singapour et l'Afrique du Sud restèrent
ouverts aux travailleurs hindous.
La législation anglo-indienne traite l'immigrant en mineur.
Elle interdit à l'Indien d'accepter un engagement de travail
hors de l'Inde. Cette défense est rendue efficace par deux
mesures : le permis de recruter délivré par le collecteur
et le permis d'embarquer des immigrants délivré au
capitaine du navire. S'il n'est pas porteur d'un permis, le recruteur
surpris au moment de la présentation d'un contrat , est puni
jusqu'à 500 roupies. Les ports ouverts à l'embarquement
sont désignés. Des agents sont chargés de la
surveillance des dépôts et de la visite du navire.
Le recruteur travaille pour une maison importante ou pour une société.
La maison Parry, de Madras, a expédié à elle
seule aux colonies britanniques 40.000 travailleurs en 1900. Le
mouvement total d'immigrants a été de 350.000. L'Indien
conduit par le recruteur dans l'un des dépôts appartenant
à ces sociétés, y est nourri jusqu'à
son départ ; mais il reste libre de renoncer à la
dernière heure à son contrat s'il en fait la déclaration
devant l'agent de l'immigration qui l'interroge avant son embarquement.
Les contrats doivent stipuler le salaire, la nourriture, le logement
et les soins médicaux. Mais cela n'est pas tout : ce qui
intéresse le plus le gouvernement anglo-indien, c'est la
protection qu'on assure à l'immigrant auprès de son
engagiste. Il est hors de conteste que cette protection est indispensable,
d'où qu'elle vienne. La mentalité de l'Indien en fait
l'être le plus passif du monde ; et les autorités de
l'Inde ne mettent aucun zèle excessif à vouloir que
même dans les colonies britanniques, le contrat d'engagement
soit strictement observé et les plaintes de l'engagé
librement produites.
Les frais d'introduction d'un Indien au Natal comprennent les dépenses
dans l'Inde (90 roupies), celles du voyage (154 roupies), enfin
celles au Natal (42 roupies), ce qui représente un total
assez élevé de 470 francs. Mais ce qui caractérise
cette émigration c'est que l'Indien partant avec femme et
enfants, se réengage ; le Chinois, presque jamais. Les rapatriements
n'ont pas été de plus de 10 pour cent dans nos trois
anciennes colonies, à l'expiration des contrats. Le salaire
de 12.50 francs par mois stipulé dans la convention diplomatique
de 1861 était pourtant un salaire dérisoire. On calculait
le prix d'introduction à 400 francs par tête pour nos
Antilles et 350 francs pour la Réunion. Le coût de
la journée moyenne de travail était évalué
à 2 francs pour l'Indien et à 3 francs pour le Chinois,
dont l'introduction a cessé après l'arrangement conclu
avec la Grande-Bretagne. Les récents contrats passés
avec des Célestes fixent un gage mensuel de 37.50 francs
; pour les japonais de 40 francs : c'est à peu près
le double des salaires de l'immigrant hindou.
Quelle est la valeur de cette main-d'œuvre ? L'Indien est
faible de corps, mais il est le meilleur travailleur étranger
parce qu'il n'apporte avec lui ni l'idée de la patrie ni
l'esprit de solidarité. Il n'a pas l'obsession du pays natal,
comme le Chinois, il est incapable de mutinerie, comme le Japonais.
La caste le divise à l'infini, et semble le dépouiller
de la pensée d'une action commune. La Réunion a eu
jusqu'à 40.000 coolies, la Guadeloupe 30.000 et la Martinique
20.000 : nulle part, durant les vingt années qui ont versé
chez-elles plus de 150.000 étrangers, un concert a été
possible entre eux soit pour troubler l'ordre public, soit pour
revendiquer des améliorations dans le salaire. L'histoire
de L'Inde fournit l'explication de cette singulière mentalité
: c'est une superposition de races sans liens communs, sans autre
unité politique ou sociale que celle que lui ont créée
ses dominateurs.
On a discuté longuement sur les conséquences de la
main-d'œuvre étrangère dans nos colonies, après
l'abolition de l'esclavage. A-t-elle fait la concurrence au travail
libre ? A-t-elle développé les sources de la richesse
locale ? A voir ce qui ce passe, la question reçoit des réponses
différentes.
La Guyane réclame depuis longtemps des travailleurs, son
relèvement en dépend. La Réunion fait entendre
les mêmes plaintes par la voix unanime de ses corps élus
; quant aux Antilles, il est impossible de songer à faire
traduire par les organes officiels des besoins de cette nature :
l'immigration officielle ne peut y être reprise. Madagascar
et la Nouvelle-Calédonie, colonies neuves, n'ont pas de causes
intérieures de protestation contre la main-d'œuvre étrangère.
Le Président de la Chambre d'agriculture de Saint-Denis
(Réunion) déclarait récemment que la colonie
était prospère et les salaires créoles élevés
quand l'immigration indienne était librement pratiquée.
Il serait exagéré d'attribuer à ce seul motif
la prospérité d'autrefois : les sucres valaient 40
francs, il y a vingt ans, ils valent aujourd'hui moitié moins.
Voilà le fait sous lequel a fléchi la fortune des
anciennes colonies sucrières, mais la valeur de la production
n'est pas le seul élément à envisager dans
la dépression actuelle. Les vieilles colonies souffrent de
crises d'exportation ; l'insuffisance de celle-ci, en regard d'une
importation qui, elle, ne se ralentit pas, naît de la valeur
ou du poids du produit. Elles ne peuvent rien sur la valeur mais
elles sont maîtresses des quantités exportées.
Quand le prix ou le volume manque, les besoins restant constants,
il en découle un change qui est une prime à la production
insuffisante pour solder les importations. L'immigration est un
élément modérateur du change ; elle apporte
à l'exportation le poids dont elle a besoin pour équilibrer
la balance commerciale. Par là, elle détourne les
crises monétaires, conséquence de la dépréciation
de la monnaie locale aux mains du commerce débiteur, à
la recherche de créances sur l'étranger.
Mais la colonie ne peut être créancière que
si sa production paye au moins ses besoins ; le cultivateur est
son producteur de monnaie nationale. S'il n'est pas en nombre suffisant,
tous les organes de la vie sont appauvris. Le salaire payé
en monnaie dépréciée n'est pas sincère
; il supporte le change sur tous les objets importés. Or
l'immigration l'affecte avantageusement en comblant l'excédent
des importations. La question du change et des crises monétaires
est donc celle du volume a donner aux denrées fabriquées.
Ce qui est moins facile de déterminer, c'est la concurrence
faite au travail créole dans chaque atelier, c'est l'abaissement
de salaire qui en résulte.
Mais quel que soit le résultat d'une pareille enquête,
il ne faudra pas moins produire le plus possible, et réduire
le plus possible le prix de revient, car c'est de ce double intérêt
que dépend l'existence des colonies sucrières. Il
est si vrai qu'elles n'ont pas la solution de certaines questions
intérieures que c'est un événement capital
pour elles que l'incident à la suite de la Commission internationale
des sucres de Bruxelles s'est séparée.
L'Angleterre y a annoncé que, si les primes continentales
étaient maintenues, elle allait en créer pour ses
possessions. L'exécution d'une pareille menace réserverait
en partie l'immense marché de la Grande-Bretagne aux sucres
primés de provenance britannique.
Bien entendu, nos colonies, jouissent d'avantages fiscaux, au même
titre que les sucres indigènes. Mais ce qui les place dans
une position d'infériorité vis-à-vis des possessions
anglaises, c'est la main-d'œuvre. Il n'est pas douteux qu'elles
n'auraient pas pu résister, ainsi qu'elles l'ont fait jusqu'à
présent, à la concurrence mondiale sans primes. Elles
seraient vite distancées et plus que jamais perdues s'il
arrive que des sucres étrangers de cannes refoulent nos exportations
en Angleterre. La surproduction, des prix ruineux, un pouvoir d'achats
dépassant les facultés productrices, des aspirations
que remarque, sans les satisfaire, la politique de la métropole,
tel est leur état actuel, et il est impossible de concevoir
comment elles pourraient évoluer sans rechercher le moyen
de fortifier leurs exportations au point de vue du poids ou de la
valeur.
Il suffit, en tout cas, de répondre aux demandes de bras
étrangers là où elles se produisent. La Réunion
vient de faire un effort intéressant ; s'il se continue,
nous pourrons en apprécier la répercussion sur sa
situation monétaire.
Quant à l'immigration indienne, les circonstances présentes
sont particulièrement favorables à sa reprise. L'opinion
anglo-indienne y est préparée depuis un an ; elle
l'accueille avec faveur. La famine sévit toujours dans la
principauté de Madras ; elle éprouve en ce moment
les districts du Nord. En outre, un fait caractéristique
bouleverse la vie agricole, c'est la condition misérable
du paysan, qui ne tire plus son entretien du propriétaire
foncier, et retombe à la charge de l'assistance publique,
si la récolte périt par la persistance de la sécheresse
et les feux incessants du ciel. C'est ainsi que le Gouvernement
de l'Inde a eu à nourrir en même temps des millions
de miséreux . Le riz ne manque pas, mais plutôt la
possibilité de l'acheter. Le travail de l'homme ne le nourrit
plus. On traverse une effroyable crise des salaires. Il serait donc
facile de mettre les devoirs de l'humanité d'accord avec
l'intérêt de quelques-unes de nos colonies.
L'immigration officielle a eu le double avantage d'être une
garantie de l'exécution des contrats aux yeux des autorités
britanniques et de pouvoir couvrir les frais coûteux d'introduction
, que les particuliers ne sont pas toujours capables de payer en
une fois. Au cours des négociations qui ont eu lieu depuis
1882, des diverses questions soulevées, comme celles de l'inscription
des dépenses de l'immigration au budget des dépenses
obligatoires de la colonie, de la dispense du service militaire
aux fils des immigrants - le consul britannique peut revendiquer
à temps la nationalité de protégés anglais
- du pouvoir conféré à un agent spécial
de visiter les propriétés des employeurs pour s'assurer
de l'exécution du contrat, de toutes ces questions, aucune
ne peut faire obstacle à une entente, parce que la péninsule
a des intérêts présentement subordonnés
à nos décisions. La presse indienne lie avec raison
la reprise de l'immigration au régime douanier des cafés
et des thés qu'exportent chez nous les Indes britanniques.
Nous consommons le tiers de leur production de cafés. Le
double tarif applicable à ces produits, en vertu de la loi
du 25 février 1900, aurait pu les soumettre déjà
à des droits prohibitifs si des décrets présidentiels
n'étaient pas intervenus pour ajourner la mise en vigueur
d'un régime que la Quinzaine Coloniale a déjà
dénoncé comme excessif. L'Inde ne peut nous faire
aucune concessions commerciales ; elle ne perçoit que des
droits de consommation sur les produits importés, ceux de
l'Angleterre comme de l'étranger. Et ainsi que le fait remarquer
un rapport récent du Président de la Chambre de commerce
de Pondichéry, toute modification du tarif au profit des
importations françaises aurait pour conséquence de
créer à ces dernières une situation privilégiée
au détriment des produits de la Grande-Bretagne, ce qui est
inadmissible. Elle ne peut donc nous offrir que des travailleurs
en échange du maintien de notre tarif minimum. La pénurie
de main-d'œuvre dans un certain nombre de nos colonies est
devenue un problème assez grave pour que nous abordions avec
le gouvernement anglo-indien la question sur le terrain où
elle peut être si facilement résolue.
G.Sarlat
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