• Fondation de Saint-Pierre et conquête de la Martinique

Fondation de Fort Saint-Pierre et conquête de la Martinique

La première expédition officielle française à découvrir la Martinique est menée par Belain d'Esnambuc. Accompagné d'une centaine d'hommes, il débarque sur la côte caraïbe de l'île et commence aussitôt à édifier un comptoir protégé par un petit fortin. Ou comment Saint-Pierre, repère de flibustiers, devient capitale des Antilles françaises.

Ou comment Saint-Pierre, repère de flibustiers, devient capitale des Antilles françaises (1635-1674)

C'est dans ce contexte que Belain d'Esnambuc débarque en 1635 sur la côte ouest de la Martinique avec une centaine d'hommes. Quelques escarmouches ont lieu avec la population de l'île, les Caraïbes, mais la supériorité de l'armement européen fait vite la différence. Face aux hommes cuirassés et armés de fusils, les combattants, nus, équipés d'arc et de flèches, sont de peu de poids. Et bientôt, des accords sont passés avec les chefs caraïbes. Ils laissent les hommes de d'Esnambuc s'installer sur la côte. Cruelle erreur. Les français consolident aussitôt leur position et édifient un fortin : Fort Saint-Pierre. En moins de 25 ans, ils prennent le contrôle total de la Martinique. Les Caraïbes sont d'abord repoussés vers la Cabesterre (Presqu'île de la Caravelle), puis exterminés. Leurs derniers combattants se jettent du haut d'un promontoire : le Tombeau des Caraïbes. Ce suicide collectif marque la fin d'une époque. Les français sont désormais seuls sur l'île.

Colons, marchands et flibustiers donnent naissance à une véritable ville

Dés l'arrivée des colons-soldats de d'Esnambuc en 1635, les terres à proximité de Saint-Pierre sont défrichées et mises en exploitation. On y plante du manioc et des patates pour la subsistance, du rocou, de l'indigo du cacao et du tabac pour l'exportation. Une petite agglomération prend naissance autour du fort, et trois quartiers se forment successivement, chacun au pied de son église: Les quartiers du Fort, du Centre et du Mouillage. Les marchands français ou étrangers qui viennent ici, charger leurs cales de produits exotiques, et les flibustiers qui y amènent leurs prises, assurent une certaine prospérité à la colonie. Attirés par une propagande leurs promettant fortune et vie de rêve sous le soleil, des paysans, des nécessiteux, quelques aventuriers quittent la métropole et débarquent régulièrement sur l'île. Un aller simple vers l'enfer. Ces "Engagés", majoritairement normands ou bretons, sont liés à leurs maîtres par un contrat de trois ans. A son expiration, promesse leurs est faîte de pouvoir à leur tour défricher et créer leurs propres exploitations. Mais peu nombreux sont ceux qui y arrivent, décimés par un travail harassant sous un climat auquel ils résistent mal. L'hémorragie de population est telle, que pour maintenir suffisamment de colons sur l'île, la royauté décide bientôt d'envoyer outremer "Tous ceux qui désirent y aller volontairement... comme aussi, tous mendiants valides et vagabonds de tous sexes et âges forcés par emprisonnement". C'est cette population bigarrée d'aventuriers, et de pauvres ères tombants comme des mouches, qui donne naissance à Saint-Pierre.

Saint-Pierre, coeur économique de l'île et port négrier

Leurs efforts ne sont pas vains. En quelques années, sous la direction du gouverneur Jacques Du Parquet, l'économie de la Martinique se développe. Ses produits s'exportent sans difficultés vers la métropole ou vers les colonies anglaises et hollandaises avoisinantes. Devenu seigneur propriétaire de l'île en 1650, lors de la faillite de la Compagnie de Saint-Christophe, Du Parquet favorise l'établissement des hollandais et des juifs qui fuient l'avancée portugaise au Brésil. Ce geste apparement anodin façonne l'histoire de la Martinique pour quelques siècles. Il est à l'origine d'une équation diabolique mélant richesses, déportation et esclavage. Dans leurs bagages, les nouveaux arrivants ont un savoir : la production du sucre; la denrée coloniale la plus rémunératrice de tous les produits exotiques importés en Europe. La fortune sourit aux planteurs, aux négociants, et aux armateurs. L'enfer commence pour des milliers d'africains. La culture de la canne à sucre est exigeante en main-d'oeuvre. Les colons n'y suffisent pas, et bientôt, des navires négriers de plus en plus nombreux viennent débarquer leurs cargaisons d'esclaves sur les quais de Saint-Pierre.

Avant que Colbert n'impose le système de l'Exclusif en 1664, Saint-Pierre est une ville rebelle plus ancrée dans l'espace économique hollandais et caraïbe, que tournée vers la métropole

Les débuts de l'exploitation de la canne à sucre contribue au développement d'une économie déjà prospère. Le trafic du port de Saint-Pierre s'intensifie. Des cargaisons de sucre, de colorants et de tabac partent à destination des colonies voisines et des Pays-Bas, quelques-unes vers la métropole. Jean-Baptiste Colbert, ministre de Louis XIV, est sensible au paradoxe : Les richesses produites par la Martinique, colonie française, profite plus aux flamands qu'au royaume de France. Le sucre, par exemple, chargé à Saint-Pierre, transite sur des bateaux hollandais à destination des ports de Flessingue ou d'Amsterdam, puis est raffiné sur place, avant d'être revendu à Paris. Colbert réagit. Adepte des thèses mercantilistes, il sait que la puissance politique d'un Etat dépend étroitement de sa prospérité. Sous son influence la stratégie coloniale du royaume évolue. De politique (lutte contre les autres nations européennes), elle devient essentiellement économique. L'objectif est désormais d'accroître le commerce extérieur de la France, en rentabilisant au maximum ses possessions d'outremer. A cette fin, Colbert édicte, à partir de 1664, une série de mesures. D'abord encourager l'activité marchande par la création de deux nouvelles compagnies de commerce à capitaux privés (Compagnies des Indes Orientales & Indes Occidentales). Ensuite, assurer la sécurité des routes commerciales en reconstituant une flotte de guerre (anéantie sous Mazarin, la Royale compte 10 vaisseaux en 1660, 130 en 1685), et en créant des ports et des arsenaux (Vauban construit ceux de Brest, Toulon, Dunkerque, Rochefort...). Enfin, imposer un strict monopole commercial, en réservant aux compagnies l'exclusivité du commerce avec les colonies. Aussi bien à l'import qu'à l'export. Les colonies doivent être profitables dans les deux sens. A Saint-Pierre, c'est la consternation. Loin de métropole, et n'ayant jusqu'à présent compter que sur eux-mêmes, les colons voient d'un mauvais oeil cette soudaine mainmise sur le fruit de leur travail. Epris de liberté, ils font la sourde oreille aux nouvelles directives, et continuent allègrement à trafiquer avec qui bon leur semble. L'insoumission est telle, que Colbert est contraint d'envoyer une flotte de combat rétablir l'ordre sur l'île et imposer par la force le "Système de l'Exclusif".

Annexée au domaine royal en 1674, la Martinique se voit dotée de riches moyens pour accélérer son développement. Saint-Pierre devient Capitale des Antilles françaises

Jean-Charles de Baas, nommé Gouverneur Général de l'île en 1669, se heurte pendant plusieurs années, à une population "farouche et mutine" ayant une "aversion invincible envers la Compagnie". Il bataillera ferme pour faire respecter le monopole, et une fois l'ordre rétabli, les produits martiniquais débarquent enfin en masse dans les ports de métropole. Le sucre n'alimente plus les raffineries d'Amsterdam, mais celles toutes récentes de Dieppe, Dunkerque, Lille, La Rochelle... Tout irait pour le mieux, si le conflit commercial, né de la mise en place de l'Exclusif, ne se transformait en guerre ouverte avec les Pays-Bas. La Compagnie, déjà affaiblie par des erreurs de gestion et des détournements de fonds, ne peut soutenir les assaut de la flotte hollandaise. Ses navires marchands sont des proies faciles, et bientôt ce sont les colonies elles-mêmes qui se trouvent en danger. En 1674, la flotte de l'amiral Ruyters pointe au large de la Martinique. Sa tentative de débarquement à Fort-Royal (Fort-de-France) est miraculeusement repoussée, mais l'étau se resserre inexorablement. Financièrement exsangue, la Compagnie des Indes Occidentales jette l'éponge et est dissoute en décembre de la même année. Cet évènement marque la fin d'un modèle de colonisation. Louis XIV et ses ministres comprennent alors, que la défense et l'exploitation des terres d'outremer ne peuvent être déléguées à l'initiative privée. Désormais, c'est l'Etat qui s'en occupera. La Martinique annexée devient propriété du royaume. Une administration civile et militaire est mise en place, et Saint-Pierre devient le siège du gouvernement général des îles d'Amériques. L'île profite beaucoup de ce changement. Ses nouveaux administrateurs, proches du pouvoir royal, ont toute latitude pour accélérer son développement., et vont s'assurer qu'elle ne manque ni d'hommes, ni de capitaux.

Une bourgeoisie richissime

"La fortune entière de l'île s'y trouvait entassée. On aurait peine à croire, entre autre nombreux détails, quelle prodigieuse quantité s'y était accumulée de matières d'or et d'argent, de pierres précieuses, de meubles anciens, de vaisselle plate et de bijoux...Et ce n'étaient là, bien entendu, que les moindres éléments de la richesse de Saint-Pierre, dont l'importance réelle provenait de son commerce maritime."

Salvina, "Coeur Créole"

Carte Saint-Pierre

Saint-Pierre