Récit du Carnaval de Martinique à Saint-Pierre en 1889.
En 1889, Eugène Simoneau se trouve en Martinique pendant les jours gras et en fait le récit à son ami poète Paul Redonnel, dans La Plume, une revue littéraire parisienne.
Le Carnaval à la Martinique (pour l'aimable poète Paul Redonnel).
"Dans nos grandes villes de France, tous les ans, on se préoccupe d'organiser pour les jours gras des fêtes d'un luxe grandiose, toujours mêlées d'originalité et de pittoresque surprenant. En même temps, au loin, à la Martinique, petite île bien française depuis plus de deux siècles, il y a tout un peuple qui, à partir du jour des Rois, s'amuse lui aussi, de façon point banale et furieusement.
Autrefois, au temps où l'Italie était florissante, on accourait de toutes parts vers la charmante Venise, pour assister à ces vegliones célèbres, rendez-vous des belles Vénitiennes et des coquettes Florentines : le charme de leurs yeux bleus et de leurs beaux cheveux noirs captivait grands seigneurs et galants cardinaux. De ces fêtes merveilleuses il y a beau temps qu'il ne reste plus rien, si ce n'est un ou deux tableaux de maîtres qui sur la toile en ont fixé le souvenir, et un opéra qui eut son heure de retentissement.
A Nice, c'est toujours le carnaval, avec chars et cortèges, qu'organisent les princes de la finance, pour la plupart guindés jouisseurs, ignorant ce qu'est la belle et robuste joie qui secoue les épaules et fait circuler le sang. A Paris, il y a des redoutes à Bullier, au Moulin-Rouge, et de brillantes cavalcades : mais tout cela d'avance est arrangé et convenu.
A la Martinique, rien de pareil : on dirait qu'une bonne fée d'un coup de magique baguette fait naître ce carnaval.
C'est à Saint-Pierre, dans la grand'ville, qu'il bat son plein et s'étale avec sa gaieté troublante et qui fougueusement déborde.
Chaque dimanche, dès une heure ou deux heures de l'après-midi, la fête joyeuse et folle reprend pour durer jusqu'à la nuit : et, c'est, dans la rue, un entrain, un délire, une houle continuelle de gaieté, qui vous fait éprouver comme une sensation de tempête ou d'orage. Pour retrouver le souvenir d'un tel spectacle, il faut remonter au moyen-âge, au temps des franches ribaudes parisiennes, de la turbulente fête des fous; ou, plus loin encore, au temps des saturnales romaines et des fêtes de Bacchus en Grèce.
Toute cette mascarade, composée de près de deux milles individus, danse et chante, avec ivresse et folie, entraînée par les accords d'un orchestre endiablé, composé de pistons, trombones, clarinettes et tambours de basque, jouant des airs créoles. Et quelle délicieuse musique que celle sur laquelle sont rythmées ces chansons créoles, ces biguines, comme on les appelle. L'air de « La Paloma » de l'excellent Maëstro Vradier peut en donner l'idée. Ces petites chansons sont parfois pleines de douce poésie :
Mois du Mai, çè an mois chaleû
çé mois toutt souèseaux ka changè du plumage çè mois toutt pied bois ka changè du feuillage
Donc ça pa étonnant, chê, si l'amou moin changé aussi
Mé samis chê
Ce qui signifie :
Le mois de mai est un mois de chaleur
C'est le mois où les oiseaux changent de plumage
C'est le mois où tous les arbres changent de feuillage
Si mon amour aussi a changé,
Mes chers amis, ne vous étonnez pas.
Ces chansonnettes ont trait quelquefois aux choses de la politique, aux petits et grands scandales publics ou intimes : alors tant pis pour les imprudents, car c'est dans la rue que se joue la Revue de L'Année ou du Mois. Mais ces boutades ne sont qu'ironiques et point du tout méchantes, et ceux qui en sont victimes ont la bonne idée de ne pas se fâcher.
Et c'est au son de cette ensorcelante musique que toute cette foule masquée, hommes, femmes et enfants, parcourent la ville, toute pleine des rayons d'un magnifique soleil, animés, surchauffés, faisant un vacarme qui vous pénètre, s'abandonnant à des extravagances sans malice, enfantines presque, grisés tous de joie délirante.
Les travestissements sont simples, peu coûteux, et fort pittoresques en même temps. Les diables, tout de rouge habillés, avec leur tête bien cornue, font le bonheur des enfants. Toute une ribambelle de petits gamins entourent et suivent ces étranges méphistos qui crient sur un ton de conviction : « L'enfant moin çé du feu ! » (Mes enfants, je suis le feu !) ou quelque autre chose dans la même note. Et ces aimables gavroches, battant des mains et sautillant en cadence, répètent avec ensemble : Diable là ka vini, Ah ! Ta la la. (Voici le diable qui arrive, Ah ! Tra la la ).
Tout le long des trottoirs une cohue de curieux, qui brûlent aussi de se jeter dans l'immensité de cette mascarade, mais que retient l'idiot souci de je ne sais quel céans, regardent avec ardeur ces flots de masques joyeux qui passent en tourbillonnant.
Et maintenant arrive la nuit. On croirait que tout ce peuple est rompu de fatigue et qu'il va prendre avec le sommeil un peu de repos. Il n'en est rien; on ne pense pas à dormir. Ces troupes de masques vont achever la fête au grand bal du Théâtre ou ailleurs, se livrant toujours et sans désemparer à de frémissants entrechats, cependant que par les rues, de jeunes Estudiantinas, tout comme à Séville au siècle dernier, donnent de douces sérénades avec mandolines, violons, haut-bois et guitares.
Vers cinq heures du matin les fêtards rentrent chez eux, sans que l'ombre d'un nuage ait obscurci leur communicative bonne humeur, qu'à défaut de champagne, l'on a attisé avec le petit rhum d'exquise saveur. Et voilà ce Carnaval de la Martinique dans tous ses plus curieux détails. Tout ce qu'on en pourra dire, n'en laissera jamais qu'une terne impression. Pour en saisir toute l'étonnante frénésie, il faut le voir. Le spectacle de ces transports de pleine joie vous étreint et vous séduit : cela est féerique."